La prise en compte de la biodiversité à l'échelle communale, par Marc San Francisco, Maire de La Fajolle

Photo de couverture : Conseil municipal de La Fajolle ©La Fajolle

En juillet 2022, nous avons eu la chance de visiter La Fajolle, située dans les Pyrénées Audoises (11), pour nous entretenir avec M. Marc San Francisco, Maire du village. Il nous explique sa perception de la nature et les actions mises en œuvre pour la préserver. 
Bonne lecture !

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Marc San Francisco, maire du village de La Fajolle, situé dans l’Aude Pyrénéen. Avant de devenir maire, j’étais infirmier à l’hôpital de Carcassonne. Avec mon épouse, nous sommes maintenant installés sur la commune de façon permanente depuis 2007. Notre souhait était de partir à la retraite dans ce village puisque le père de mon épouse avait été adopté sur la commune de Roquefeuil juste à côté, et elle souhaitait revenir dans le coin.

J’ai toujours eu de très bonnes relations avec l’ancien maire, j’ai été élu adjoint à ses côtés et il m’a passé la main pour le devenir à mon tour. J’en suis actuellement à mon deuxième mandat.

Pouvez-vous présenter votre commune ?

La Fajolle est un village de 13 habitants résidant à l’année et d’un peu plus de 150 habitants pendant la période estivale. L’activité principale est l’élevage avec un troupeau de chèvres-vaches et la pisciculture. Nous faisons également du tourisme vert très limité avec la présence de deux gîtes.

D’où vous vient votre sensibilité pour la nature ?

J’ai toujours été sensible aux questions sur la nature, mais plus dans le registre de la pêche, de la chasse et de la cueillette de champignon. Beaucoup moins sur la protection de la biodiversité. Cette sensibilité est venue sous l’impulsion de mon épouse, beaucoup plus sensible à ces questions-là.

Quelles sont les actions que vous mettez en place ?

La première action a été d’arrêter les herbicides utilisés sur les deux allées du village, qui polluaient dramatiquement la rivière passante, Le Rebenty. Les produits chimiques utilisés étaient lavés par les eaux de pluie pour se déverser dans la rivière. Pour pallier à la fois à l’utilisation d’herbicides et aux herbes « folles », Françoise, mon épouse, à proposer de faire un fleurissement complet du village avec la plantation de fleurs à la place des mauvaises herbes.

La seconde action a été impulsée par les habitants du village, notamment à cause de la déprise agricole et des milieux qui se refermaient. Ils disaient « Il faut faire quelque chose, on va se faire manger par les noisetiers ». En effet, l’abandon des terres par les agriculteurs avaient favoriser la pousse d’arbres qui reprenaient leur droit sur les prairies. Pour répondre aux besoins des habitants, nous avons eu un premier contact avec Vincent Dumeunier du service des ENS (Espaces Naturels Sensibles du Département de l’Aude). Vincent nous a orienté vers le Conservatoire d’Espaces Naturels d’Occitanie et tout a commencé avec M. Romain Bouteloup, qui est venu nous rendre visite à plusieurs reprises afin d’établir un plan d’action. Grâce à l’implantation du village en zone Natura 2000 et du soutien de Vincent Dumeunier, des financements Natura 2000 et du Département de l’Aude nous ont permis de commencer les travaux avec la coupe des noisetiers pour réouvrir le milieu naturel et la pose de clôture afin de permettre à notre agriculteur de s’installer. De plus, nous avons signé avec le CEN Occitanie une convention pour que l’association soit garant du suivi et de l’organisation de réouverture des milieux grâce à ses compétences internes.

Enfin, nous avons installé le tout à l’égout et une station d’épuration pour préserver notre environnement car à l’époque, tout le monde jetait les sauts hygiéniques dans la rivière.

Quelles sont les réactions des habitants ?

Globalement bonnes. Nous avons un conseil municipal engagé dans la protection de la nature, qui vote à l’unanimité les projets en faveur de la biodiversité. En tant qu’élus, nous répondons à la demande des habitants qui était la réouverture des milieux naturels et l’installation d’un agriculteur, déjà présent sur la commune. Cette action de réouverture lui a permis de construire sa bergerie et d’augmenter la taille de son cheptel puisqu’il dispose désormais de plus de terrain pour le faire paître.

Quel est le désir de faire attention à la nature ?

L’idée est de laisser aux générations futures un paysage et un milieu naturel aussi propre que nous l’avons trouvé, voire mieux. Il existe des espèces emblématiques sur notre territoire comme le Grand tétras ou la Perdrix grise. Nous faisons ce que nous pouvons à notre échelle. Nous ouvrons les portes, nous favorisons les choses.

Il y a-t-il eu des réticences à ces actions ?

Au fur et à mesure que les choses avancent, le Conseil Municipal et les habitants s’aperçoivent que tout se passe bien, que les structures de protection de l’environnement ne sont pas là pour s’accaparer des terrains et au contraire, intègrent les activités humaines dans la protection. Il y a donc un équilibre à trouver entre la biodiversité et les activités humaines. Tout le monde est gagnant : comme dit juste avant, l’agriculteur a pu faire sa bergerie, il a plus de terrain car le milieu naturel est réouvert et les espèces qui étaient étouffées par les noisetiers sont revenues.

Quels sont les avantages à préserver la biodiversité de votre commune ?

Tout d’abord, cela donne un cadre de vie beaucoup plus agréable. Nous sommes « Village Fleuri » et candidatons pour obtenir la deuxième fleur. Nous sommes également « Terre Saine ». Les habitants sont de plus en plus dehors et les touristes s’arrêtent pour prendre des photos. Nous avons également un site internet (http://lafajolle.fr/), animé par Jacqueline Castel, mon adjointe. Les photos mises en ligne montrent l’évolution des floraisons du village mais aussi celle des paysages et des animaux sauvages en fonction des saisons. Ensuite, nous avons un patrimoine naturel exceptionnel et il est de notre devoir de le préserver pour les suivants.

Avez-vous d’autres projets ?

Oui, nous avons signé avec le CEN Occitanie, encore une fois, un avenant à la convention pour que toutes les parcelles de la commune, hors soumises au plan de gestion ONF (Office National des Forêts), soient gérées sur une période de 20 ans. Nous travaillons toujours avec Vincent Dumeunier, qui a été quelqu’un de très important pour la mise en relation avec le CEN Occitanie, et qui est toujours une aide primordiale pour le suivi et le montage de dossier, comme celui de la création de la Réserve Nationale de 1000 hectares (en partenariat avec le CEN Occitanie, la Fédération Aude Claire et le Département de l’Aude). Le 22 juillet 2022, le Département de l’Aude devrait prendre un arrêté de classement de la commune en ZPENS (zone de préemption espaces naturels sensibles). La commune pourra ainsi préempter lors de la vente de certaines parcelles sensibles et ainsi avoir la maitrise du foncier.

Votre commune est intégrée au projet LIFE Biodiv’Paysanne, qu’est-ce qu’il vous apporte ?

Ce projet nous apporte des financements afin de continuer notre travail de réouverture des milieux naturels et de préservation de la biodiversité. C’est une véritable aide qui permet de continuer à travailler avec les structures actuelles.

Quel est l’intérêt de préserver la biodiversité à l’échelle de la commune ?

Il y a des enjeux pour chaque commune puisque la biodiversité est différente. C’est un devoir pour les générations futures. Il faut bien évidemment prendre en compte tous les aspects économiques, sociologiques, touristiques, etc et les associer. Ici, à La Fajolle, nous associons tous ces aspects-là : nous préservons la chasse et le pastoralisme, tout en ayant des pratiques plus respectueuses de l’environnement. Il faut toujours se poser la question : est-ce que je préserve l’équilibre de cette espèce ou de ce milieu, ou est-ce que je tape dans les intérêts ou le capital ? Il est important de trouver l’équilibre qui permet de continuer les activités humaines sans altérer notre capital biodiversité. C’est parce que nous ne l’avons pas fait depuis des années que nous nous retrouvons dans les situations actuelles.

Que pouvons-nous faire pour diminuer l’impact du changement climatique ? A notre échelle, il faut faire un petit peu chacun. Les élus peuvent à leur échelle communale s’axer dans cette démarche. Pour nous, il est censé d’être accompagné par le CEN Occitanie car ils ont les compétences. Nous travaillons en complémentarité. Il faut lever le grand tabou que si nous protégeons, nous ne pourrions plus rien faire, nous ne pourrons plus ramasser des champignons par exemple. Les choses peuvent se faire dans un équilibre raisonné. C’est du donnant-donnant. Il est important d’éduquer les personnes face aux interdictions. L’interdiction en elle-même n’a pas de sens si nous ne savons pas pourquoi nous interdisons. Si nous disons : dans ce lieu il ne faut pas y aller à cette période puisque le Grand Tétras chante et les humains peuvent le déranger, il faut expliquer et être pédagogue.

Les personnes sont très amoureuses du territoire et cela joue sur leur implication dans la préservation de la biodiversité. Nous avons érigé un pilier à l’entrée du village, qui provient de l’ancien cimetière : le texte pose les bases de comment nous nous percevons sur notre territoire. De plus, les habitants font confiance au Conseil Municipal, il est une locomotive. Il faut appuyer sur les enjeux qui les intéressent, il faut que les personnes y trouvent leur intérêt.

Pour finir, pouvez-vous nous citer votre lieu et espèce préférés ?

La forêt du souvenir. Nous sommes en train de créer, en partenariat avec l’ONF et au col du Pradel, haut lieu symbolique pour les habitants, une forêt de 25 arbres numérotés. Ces arbres pourront être choisis par les personnes où elles pourront disperser leurs cendres. Une petite plaque autour de l’arbre sera disposée pour le souvenir de chacun.

Si je ne devais citer qu’une espèce, ça serait l’isard. Mais j’affectionne aussi le grand tétras et la perdrix grise.

isard chamois
L'isard, Rupicapra pyrenaica ©Thorsten Hack
grand tétras pyrénées capercaillie
Le Grand Tétras, Tetrao urogallus ©PNP
perdrix grise
La perdrix grise, Perdix perdix ©Marek Szczepanek

Interviewé : Marc SAN FRANCISCO

Interviewer & auteure : Mathilde CASSE